Dossier Contrôles

Cinq analyses de Barricade - 2019

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p.02. Edito — Le Grain du contrôle
Thomas Bolmain

p.05. La Pauvreté comme destinée ? Repenser la pauvreté dans une société des individus
Alexandre Piraux

p.13. L’Aide sociale — Tension entre le contrôle et l’accompagnement
Marie-Thérèse Coenen et Dominique Decoux

p.21. Prostitutions Chronique d’un combat incessant contre le contrôle permanent
Patrick Govers et Gaëtan Absil

p.29. Passer la frontière — Contrôle des migrations et impunité de l’évasion fiscale
Stéphane Jonlet

p.39. De la bienveillance technologique au contrôle fantôme
Yoann Jungling

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Il n’a pas fallu attendre Barricade pour faire le constat que le contrôle est aujourd’hui omniprésent. On s’accorde largement à reconnaître qu’il se manifeste dans l’ensemble des champs sociaux, à chacun de leurs niveaux, tandis qu’il est désormais capable de prendre en charge la vie dans tous ses aspects : la vie des sujets humains et non humains, la vie des objets, l’espace social autant que l’espace mental. Dès la fin des années 1980, le philosophe Gilles Deleuze estime que le type de formation sociale qui émerge à partir de l’après-guerre – et dont la contre-révolution néolibérale, à partir de la seconde moitié des années 1970, allait favoriser le développement – appartient au registre des « sociétés de contrôle ». D’une façon, ce diagnostic paraît encore plus pertinent aujourd’hui. Davantage sans doute que Deleuze, nous découvrons chaque jour que nos vies sont assujetties à un contrôle qui s’est généralisé en plus d’être profondément intériorisé. Les néo-technologies caractéristiques du capitalisme tardif – ou numérique –, des puces sous-cutanées aux caméras à reconnaissance faciale en passant, last but not least, par le smartphone, semblent consacrer la maîtrise parfaite, la domination achevée, du contrôle sur la société.

Plusieurs approches de la question demeurent cependant possibles. On pourrait retracer l’histoire de la lente apparition des sociétés de contrôle et montrer qu’elle se confond, après tout, avec l’histoire du pouvoir moderne : ce serait l’occasion de rappeler que ce que les hommes ont fait au fil de l’histoire, l’histoire des hommes peut aussi bien le défaire. Un tel point de vue, critique, s’ancre dans la conviction que le contrôle généralisé n’est pas une fatalité, qu’il peut et doit être détruit. Mais on peut aussi considérer que le contrôle, désormais, est une réalité indépassable : on choisira alors de recenser ses formes afin de le transformer en objet de réflexion théorique à destination du public universitaire (une telle approche a-critique existe depuis une quinzaine d’années dans les pays anglo-saxons : elle porte le nom de Surveillance studies). Barricade a opté pour une tout autre voie, qui paraîtra modeste, mais qui n’en est pas moins critique. En quittant résolument le terrain des généralités, nous avons choisi de présenter ici des analyses, souvent basées sur des expériences vécues, en tout cas en contact avec des expériences de terrain situées, afin de faire sentir, dans sa dimension la plus concrète et parfois même existentielle, en quelles opérations et instruments, dispositifs et comportements, se monnaie aujourd’hui le contrôle. Cinq gros plans, donc, pour saisir le grain du contrôle – comme on dit le grain du cuir ou de la peau –, y compris dans ce qu’il peut avoir de plus fin.

Estimant, à juste titre, que les populations pauvres constituent un point d’application privilégié du contrôle social, Alexandre Piraux, dans l’article qui ouvre le présent dossier, rappelle que la définition même du concept de pauvreté est un enjeu politique. Depuis les années 1980, l’idée que le ou la pauvre est responsable de son état s’est imposée : loin d’être le produit d’un système structurellement inégalitaire, il ou elle apparaît comme un·e inadapté·e, ou un·e profiteur·euse. La pauvreté, aujourd’hui, est en général appréhendée comme un problème à gérer, non à résoudre : « Le management de la pauvreté » prend alors la forme d’un contrôle extrêmement individualisé et presque permanent ; il est aussi favorisé par l’usage de certains outils numériques qui, par le biais de la récolte de big datas, contribuent à faire de la pauvreté un marché. En conclusion, l’auteur montre à juste titre qu’un État social fort ne suffira pas à contrer la gestion néolibérale de la pauvreté ; qu’il importe plutôt de nourrir « la colère sociale » et d’aviver les luttes politiques.

Attentives au fonctionnement concret des politiques publiques en charge de l’extrême pauvreté, Marie-Thérèse Coenen et Dominique Decoux livrent une analyse très nuancée, et particulièrement informée, des limites –
juridiques, économiques, idéologiques – dans lesquelles s’exerce le métier de travailleur·euse social·e, limites qui définissent aussi l’espace où il ou elle pourra faire preuve d’une certaine autonomie. L’accès au Revenu d’Intégration Sociale suppose une enquête qui, c’est vrai, prendra parfois la forme d’un contrôle invasif ; mais en plus d’être encadrée juridiquement et administrativement, les modalités concrètes de sa réalisation sont pour une large part définies par chaque CPAS et, à la fin, par chacun de ses agent·e·s. De même, rien n’impose que la mission d’accompagnement du ou de la bénéficiaire prenne la forme d’une surveillance de chaque instant. En fait, les « tensions » qui opposent et traversent les missions des CPAS (contrôle/accompagnement) contribuent à mettre les agent·e·s concerné·e·s devant leur « responsabilité » : à chacun·e de travailler, s’il ou elle le veut, à l’émancipation du bénéficiaire plutôt qu’à son infantilisation et à son humiliation.

Gaëtan Absil et Patrick Govers reviennent pour leur part sur un important travail d’enquête qu’ils ont récemment mené dans le « monde » de la prostitution. Soucieux de demeurer au plus près de la parole des personnes exerçant la prostitution, mais désireux d’offrir une compréhension conceptuelle de leur situation globale (au-delà de leur activité professionnelle), les auteurs proposent de les envisager comme des sujets subalternes. Appliquant une grille de lecture empruntée à Iris Marion Young, ils montrent que l’expérience de la prostitution correspond à une accumulation de formes de contrôle qui, au total, contribue à l’exploitation violente et à la marginalisation sociale, culturelle et politique des personnes pratiquant ce métier. Cela n’empêche cependant pas l’invention de tactiques souvent subtiles qui, dans l’ordinaire de leur activité, témoignent de la capacité des personnes concernées, sinon à résister à l’exploitation et à la marginalisation, au moins à devenir activement les sujets de leur subalternité.

C’est une autre forme de précarisation extrême que prend en compte Stéphane Jonlet dans un article fort stimulant : l’expérience des réfugié·e·s (ou « migrant·e·s »). Ancrée dans une expérience militante, l’analyse souligne que le contrôle délétère, et parfois délirant, auquel sont soumis les réfugié·e·s, contraste douloureusement avec le contrôle fantôme, en fait inexistant, qui devrait s’appliquer à l’évasion fiscale : décidément, selon que vous serez puissant·e ou misérable, le contrôle aux frontières s’appliquera de manière différente. En plus de décrire avec précision les mécanismes autorisant l’évasion fiscale, l’auteur élabore une thèse sociologique relative à l’imaginaire « viriliste » afférent aux métiers de la sécurité frontalière. Aussi ne se borne-t-il pas à plaider en faveur de pratiques plus offensives en matière de fiscalité, ou de solidarités politiques plus larges avec les réfugié·e·s : il en appelle à une destruction de l’imaginaire masculiniste.

Enfin, Yoann Jungling nous permet d’approfondir le rôle joué par les nouvelles technologies – et plus précisément ce que l’on nomme parfois la « gouvernementalité algorithmique » – dans le cadre du contrôle social. Nourrie d’exemples parfois édifiants, l’analyse met en évidence le fait que la surveillance numérique est aussi bien mise au service d’intérêts privés (entrepreneuriaux) que publics (politiques), confirmant par là même que, y compris en régime néolibéral, l’État et le Capital ont des intérêts communs. Néanmoins, il n’est selon l’auteur pas impensable d’un jour user des nouvelles technologies dans un sens plus libérateur : certaines pistes concrètes sont esquissées.

On le voit, les cinq analyses que Barricade a le plaisir de présenter dans ce premier dossier ont en commun de renoncer à toute forme de généralisation : c’est toujours à partir de questions ou de cas concrets qu’elles cherchent à cerner les contours de certaines des formes les plus actuelles du contrôle social. Pour autant, le principal apport de ce dossier est sans doute de démontrer que l’exercice du contrôle demeure foncièrement inégalitaire. L’idée d’une société où le contrôle est à la fois omniprésent, englobant, et profondément intériorisé, comme immanent à la vie psychique et physique de ses administré·e·s, ne signifie pas que le contrôle s’exerce à chaque instant et à chaque endroit d’une manière identique pour tous. Il prend au contraire des formes extrêmement différenciées et souples, infiniment modulables, mais d’autant plus brutales qu’y sont exposées des existences qui comptent pour peu, ou pour rien – néo- et sous-prolétariat, individus surnuméraires, hommes jetables. Effleurer le grain du contrôle, c’est alors comprendre que celui-ci n’opère pas dans une plaine lisse et indistincte, mais dans un espace strié, parcouru d’anfractuosités, de crevasses et – aussi – de sommets. Un espace qui, au vrai, réclame l’invention de pratiques nouvelles – blocage, sabotage, piratage ; désertion – dans le cadre d’une lutte des classes qui demeure elle-même à réinventer.

Thomas

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Divers
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